Entrepreneuriat vert & rural : quels enjeux?

par | Mar 30, 2026 | Berriak, Blog | 0 commentaires

RETOUR D'EXPERIENCE A la demande de l'Institut Errecart (Saint Palais), je me suis penché sur l'entrepreneuriat vert en milieu rural. Confronté à un manque d'harmonisation des approches entre régions européennes, j'ai pu porter un diagnostic enrichissant tout en tirant les enseignements d'une mission aux contours flous...

©Raymond Depardon . Extrait de Profils paysans : la vie moderne, 2008

ALDE BATERA / PAS DE CÔTE

Le contexte de la mission dans un programme européen inter-régional

À l’automne dernier, l’Institut Errecart (Saint-Palais) m’a sollicité dans le cadre d’un programme européen — SUDOE-EVA+ — qui réunit des territoires ruraux d’Espagne, du Portugal et du Sud-Ouest français autour d’un même objectif : faire émerger une économie verte en milieu rural, à partir des ressources agricoles et forestières. Sur le papier, l’intention est belle, et nécessaire. Dans la pratique, nous avons buté sur quelque chose de plus intéressant qu’un simple problème de cahier des charges : une vision différente de ce que recouvre le mot lui-même.

Les partenaires espagnols et portugais du programme travaillent avec des centres de recherche, des outils statistiques consolidés, des nomenclatures fines — services écosystémiques d’un côté, services économiques de l’autre, avec des sous-catégories pour l’écotourisme, la formation, les produits forestiers non ligneux. Une approche macro, construite pour comparer, quantifier, produire des indicateurs de suivi. Ils ont produit des grilles à remplir…

Nous ne les avons pas remplies. Non par réticence de principe, mais parce qu’elles ne correspondaient à rien de ce que nous observions sur le terrain. Ici, au Pays Basque et en Béarn, l’entrepreneuriat vert n’est pas un secteur qu’on peut isoler et mesurer : c’est une accumulation de pratiques professionnelles et d’initiatives du terrain — un éleveur qui monte une conserverie avec ses voisins, une commune qui rachète un domaine pour en faire une SCIC, une coopérative qui invente un débouché à un déchet qu’on jetait depuis toujours. Aucune de ces initiatives ne tient dans une case. C’est justement leur addition, patiente et désordonnée, qui finit par produire une dynamique. Nous l’avions déjà écrit ici même : l’économie est une construction sociale avant d’être une statistique.

Alors plutôt que de forcer le réel dans le cadre, nous avons choisi de faire l’inverse — décrocher le téléphone, aller voir les acteurs, croiser les schémas territoriaux, et reconstruire, depuis le terrain, une lecture qui ait un sens pour nos partenaires espagnols et portugais autant que pour nous.

Dix ans de tentatives pour nommer la même chose

Ce désaccord franco-espagnol n’est en réalité qu’un épisode de plus dans une histoire déjà longue : celle des multiples tentatives, depuis une dizaine d’années, pour donner un contour à « l’économie verte ». Chacune de ces tentatives dit quelque chose de vrai, et aucune ne suffit seule.

La première lecture est venue par l’emploi, au niveau national. On se souvient du scénario négaWatt et de l’analyse du professeur Philippe Quirion, publiée en 2013, sur l’effet net de la transition énergétique sur l’emploi français. Puis le rapport « Les Métiers 2022 » de France Stratégie et de la Dares a posé les bases d’une nomenclature des métiers verts et verdissants, toujours utilisée aujourd’hui par l’INSEE, qui recense plus de 150 métiers. L’observatoire national des emplois et métiers de l’économie verte a affiné l’outil en croisant une nomenclature européenne — on y distingue, secteur par secteur, ce qui compte comme éco-activité et ce qui n’en est pas : la maîtrise de l’énergie, oui ; l’incinération de déchets sans valorisation, non ; le vélo et le tramway, oui ; la voiture qui dépasse un seuil d’émissions, non. Un travail de comptable, précieux, mais qui reste une photographie nationale, loin des logiques de vallée.

La deuxième lecture est locale, et nous la connaissons bien : entre 2015 et 2017, le Conseil des élus du Pays Basque et le Conseil de développement avaient mené une étude en deux temps sur les emplois verts et verdissants du territoire. Conclusion du premier volet : 4% de l’emploi local concerné, pour moitié dans l’agriculture, pour moitié ailleurs. Le second volet allait plus loin, avec un scénario prévisionnel à l’horizon 2030 : si le territoire suivait une trajectoire de transition plutôt que la tendance actuelle, l’agriculture passerait de -30% à +5% d’emplois, l’eau et les déchets de +5% à +33%, l’énergie de +5% à +120%. Des chiffres qui datent un peu, mais qui ont eu le mérite de montrer qu’un scénario volontariste change tout, y compris dans des secteurs qu’on croit condamnés au déclin.

La troisième lecture est passée par l’entrepreneuriat social. En 2016, l’ADEME Nouvelle-Aquitaine s’est rapprochée du Conseil de développement pour une étude sociologique sur le territoire, qui a mis au jour un terreau très riche de dynamiques citoyennes et entrepreneuriales — on pense à la monnaie locale du Pays Basque, devenue la première d’Europe en volume. De cette rencontre est né un dispositif expérimental que nous avons créé de toute pièce : Tranz’eKo. Entre 2018 et 2020 une centaine de porteurs de projets ont été approchés : du réemploi dans le BTP avec Patxa’ma, de la valorisation en agroalimentaire avec Les Retournées, du mobilier urbain écologique avec BioklimaKit, des événements éco-responsables avec K-Caravane. Le rapport final de cette mission tirait une conclusion qui nous semble toujours d’actualité : cette économie de la transition reste largement portée par des profils venus du monde classique de l’entreprise ou de l’associatif, qui cherchent à redonner du sens à leur trajectoire — et elle demeure insuffisamment reconnue par les institutions, alors qu’elle constitue une branche essentielle de l’économie de demain.

La quatrième lecture, enfin, est celle qui nous inspire le plus directement, et que nous avons déjà défendue dans une précédente chronique ici même : celle du métabolisme territorial, portée notamment par le think tank Utopies. Son constat est simple et vertigineux : à l’échelle locale, 80% de notre production est exportée du territoire quand 80% de notre consommation en vient de l’extérieur. 80% de fuites, dans les deux sens. C’est cette lecture qui invite à penser l’avenir des territoires ruraux non pas comme un secteur à faire grossir, mais comme une diversité à reconstituer — ce qu’Utopies appelle joliment des « forêts productives » : des écosystèmes de savoir-faire transférables d’une activité à l’autre, plutôt que des filières isolées.

Et puis il y a une cinquième lecture, la nôtre, que nous avons appliquée à cette mission faute de mieux : ni comptable, ni prévisionnelle, ni sociologique, ni systémique — mais relationnelle. Aller voir qui fait quoi, avec qui, depuis combien de temps, et pourquoi. Une cartographie d’acteurs plutôt qu’un tableau d’indicateurs.

Ce que le terrain donne à voir

Le territoire d’étude — 190 communes, 137 000 habitants, du piémont basque aux vallées béarnaises d’Ossau et d’Aspe — a un point commun avec beaucoup de zones de montagne : il a longtemps vécu de ses ressources naturelles avant de les perdre de vue. L’exploitation minière et forestière du XIXe siècle, le textile et la chaussure au siècle dernier, l’hydroélectricité et la sous-traitance aéronautique depuis les années 30 : ces vallées ont toujours été davantage industrielles qu’on ne le croit. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la vitalité persistante d’une agriculture de qualité — le meilleur taux d’installation de France, malgré une érosion réelle — et la densité, unique en Nouvelle-Aquitaine, des entreprises coopératives. Deux indices d’un ancrage territorial qui ne doit rien au hasard.

Ces dynamiques ne naissent pas dans le vide : elles sont cadrées, souvent sans le savoir, par les grands documents de planification — les schémas de cohérence territoriale (SCoT), les plans climat-air-énergie (PCAET), et depuis peu la loi ZAN, qui impose de diviser par deux l’extension urbaine. Tous ces outils convergent vers une même intuition : densifier les bourgs, préserver l’espace agricole, réintégrer le paysage dans l’urbanisme. On voit apparaître, autour de ces enjeux, une nouvelle génération d’architectes-paysagistes. Le collectif Encore !, installé à Rivehaute, associe architectes et paysagistes dans une approche pluridisciplinaire. À Pau, le cabinet Architecture Santé fait de la santé environnementale un pilier de ses projets, y compris en zone de montagne, comme sur une rénovation de gîtes à Lourdios-Ichère, en vallée d’Aspe.

Une ressource qu’on regarde à peine. La forêt, elle, raconte une autre histoire — celle d’une ressource qu’on n’exploite quasiment pas. 242 000 hectares, 96% de feuillus, l’une des plus grandes hêtraies d’Europe, une régénération naturelle exceptionnelle — et pourtant 63% de cette forêt sans aucune trace de gestion. Le morcellement de la propriété privée (55 000 propriétaires, la moitié sur moins d’un hectare), l’inaccessibilité, des coûts de mobilisation trop élevés face au marché : le territoire a le taux de récolte le plus faible de la région, tandis que le marché de la construction s’approvisionne ailleurs, en résineux. On importe du bois d’œuvre en étant assis sur une des plus grandes réserves de feuillus du pays.

Mais la filière ne dort pas pour autant. Des exploitants comme PAGATXA à Saint-Pée-sur-Nivelle, des gestionnaires forestiers indépendants comme Vincent Soubieille à Domezain ou Sven Augier à Cambo-les-Bains, des entreprises de travaux forestiers, la SCOP EGAN à Jatxou qui s’est spécialisée dans le génie écologique et la restauration des milieux : tout un tissu discret tient la ressource à bout de bras. Certaines scieries traversent les générations — BMO, à Laruns, perdure depuis 1937 — quand d’autres naissent d’une volonté locale de revitalisation, comme la SCIC Sugarai en vallée d’Hergaray (quoique en très grande difficulté aujourd’hui). En aval, la coopérative ALKI, à Itsassou, est passée en une génération de la fabrication traditionnelle de mobilier d’intérieur au design contemporain ; LOREKI valorise les déchets bois en énergie sur trois sites (Itsassou, Lescar, Hastingues) ; et côté construction bois, le département se distingue au niveau régional avec des entreprises comme ITOIZ à Itsassou, CHOUARD à Artix ou 2CBOIS à Oloron-Sainte-Marie, ou des architectes comme Iñaki Noblia, à Cambo-les-Bains, qui revisite les formes contemporaines à partir du patrimoine local.

Une agriculture de qualité tournée vers l’extérieur, et ceux qui cherchent à la ramener chez elle. L’agropastoralisme s’est maintenu ici là où il a reculé presque partout ailleurs dans les Pyrénées. Plus de 40% des exploitations sous signe officiel de qualité, une AOP commune — Ossau-Iraty — qui dépasse le clivage administratif entre Béarn et Pays Basque, onze IGP partagées avec le reste du Sud-Ouest, trois AOP spécifiquement basques (Piment d’Espelette, vins d’Irouléguy, Kintoa). Mais cette réussite a un revers : l’essentiel de cette production de qualité part à l’export. L’agriculture végétale destinée à la consommation locale ne représente que 5% des exploitations du Pays Basque.

C’est là que se jouent les initiatives les plus intéressantes, souvent portées par des communes elles-mêmes. À Mendionde, la commune avait racheté le domaine de Garro à la fin des années 90 ; elle en a fait, en 2012, un lieu de production collective sous forme de SCIC. En Haut-Béarn, la commune d’Ance Feas a construit pas à pas, avec l’Union des producteurs fermiers du 64 et un collectif d’éleveurs, un projet complet — achat de terres pour maraîchers, atelier de transformation, légumerie, magasin de producteurs —, concrétisé en 2024 avec la SCIC Conserverie de Barétous et le magasin fermier Minjadou. La coopérative basco-béarnaise Nouste Ekilili, qui réunit une vingtaine de producteurs, joue quant à elle sur la double identité des deux territoires plutôt que de choisir son camp ! À côté des grands signes officiels, toute une agriculture paysanne s’organise en dehors des radars : la fédération Arapitz et le label des producteurs fermiers IDOKI, mais aussi une multitude d’associations de sauvegarde de races et variétés anciennes — Buru Beltza pour la brebis Manex Tête Noire, Sasi Artalde pour la Sasi Ardi, Herriko Ogia pour la filière blé-farine-pain du Pays Basque, Arto Gorria pour le maïs Grand Roux, Xapata pour les cerises d’Itxassou, Gaztaina pour la châtaigne. Autant de petits volumes, mais autant de gestes de réappropriation d’un patrimoine vivant. Même logique du côté du cidre : le Syndicat des cidres du Pays Basque Nord porte un projet d’AOP transfrontalière avec le Pays Basque sud, avec l’ambition de relocaliser la production de pommes — un travail hérité de la coopérative Eztigar, de l’entreprise Segida, et du recensement variétal mené par l’association Sagartzea.

L’agroalimentaire, qui innove sans le crier. L’industrie agroalimentaire, environ 7 500 emplois sur le département, ne se pense pas sans l’agriculture qui la nourrit — et certaines entreprises l’ont bien compris. Bastidarra, dans les produits laitiers, s’est engagée sur 100% d’approvisionnement local et une charte RSE affirmée ; elle valorise même son lactosérum en cosmétique, via ONA Cosmethik. La Brasserie du Pays Basque a fait construire une station d’épuration innovante, pionnière au niveau national. Agour accompagne la transition de ses exploitations partenaires avec le soutien de l’Ademe.

Deux vitesses sur l’énergie. Le territoire dispose d’une production hydroélectrique historique, avec 108 installations aujourd’hui — de la microcentrale aux ouvrages plus conséquents gérés par la SHEM en vallée d’Ossau. Mais la situation diverge fortement d’un versant à l’autre : en Ossau, l’hydroélectricité couvre très largement les besoins locaux ; en Haut-Béarn, à peine la moitié ; côté Pays Basque, moins de 10%, avec une dépendance aux trois quarts au nucléaire et un objectif de 100% renouvelable qui suppose, avant tout, de diviser la consommation par deux. Les communes sont accompagnées dans cette bascule par Territoire d’Énergie Pyrénées-Atlantiques (TE64) et sa société d’économie mixte ENR64, bras armé des projets locaux.

L’insertion par l’environnement, et les recycleries. Le Conseil départemental porte une politique active de renaturation des sites dégradés — plus de 800 décharges sauvages recensées dans le 64 — souvent via des chantiers d’insertion : LAGUN à Saint-Jean-le-Vieux, ADELI environnement à Ascain, MIFEN à Urcuit, spécialisées dans l’entretien des espaces naturels et l’élagage. Ces dernières années ont aussi vu fleurir un maillage dense de recycleries et ressourceries sur tout le territoire, de Bayonne à Lescar en passant par Arrudy — signe d’une économie circulaire qui se construit autant par en bas que par la commande publique.

Des matières qu’on jetait hier. C’est sans doute le chapitre le plus surprenant de ce diagnostic : celui des projets qui inventent un débouché à ce que le territoire considérait, jusqu’ici, comme un déchet. La laine de brebis — 11 000 tonnes produites chaque année en France et considérées comme un sous-produit sans réelle filière — trouve enfin une valorisation locale : la coopérative d’éleveurs CAOSO travaille sur des pellets d’engrais à base de laine hygiénisée, tandis que le projet La Traille explore sa réutilisation dans le textile. La ferme Le Brana, à Guiche, produit du Miscanthus — cette herbe à éléphant qui sert au paillage urbain, à la litière des centres hippiques et au chauffage sous forme de pellets. À Itxassou, Wetter Biotech développe des biotechnologies et de la chimie verte en circuit court au service de l’agriculture régénérative, tandis que Régénération, start-up nationale, compte parmi ses fondateurs un agriculteur local, Félix Noblia, à Bergouey-Villenave. La Ferme Guilhembaque, à Laroin, s’est constituée en tiers-lieu rural sous forme de SCIC, entre éco-habitat et alimentation durable. Erro, maroquinier-sellier, ou Waste Me Up — installée dans les Landes mais très connectée aux acteurs du 64 — qui transforme la drêche de brasserie en gobelets et en planches, complètent ce paysage d’une économie qui recycle avant de produire.

Les vallées s’organisent elles-mêmes. Un dernier trait mérite d’être souligné, car il dit beaucoup de la culture territoriale locale : la multiplication de structures d’animation économique à l’échelle de chaque vallée, souvent nées d’une initiative privée plutôt que publique. En Soule, l’ODACE, piloté par les chefs d’entreprise eux-mêmes, appuie les créateurs de projets, gère une pépinière, et prépare un nouveau projet d’écologie industrielle et territoriale baptisé « Ibar berdea » — la vallée verte, en basque. En vallée d’Ossau, OSSAU PRO réunit les socio-professionnels autour d’actions collectives. La vallée des Aldudes s’est dotée de l’association AIBA, qui réunit habitants, acteurs économiques et élus autour de démarches structurantes — habitat, mobilité, promotion du territoire. La vallée d’Hergaray, enfin, anime sa propre dynamique via l’association Hergaray Bizi, née d’un projet autour de la filière bois. Une gouvernance économique et verte qui se réinvente vallée par vallée, et qui échappe à toute statistique !

Un tourisme qui change de récit. Enfin, une autre mutation à l’œuvre : le tourisme de montagne. La station d’Iraty a renoncé, il y a quelques années, à agrandir son domaine skiable pour miser sur une offre quatre saisons : découverte de la nature, hébergement en glamping, déconnexion numérique, vie en famille, et des liens retissés avec les vallées navarraises, côté espagnol. En vallée d’Ossau, le Val Eveillé combine gîte, camping, guinguette et programmation artistique — une autre manière de faire venir les gens pour autre chose que la neige.

Des langages loin du terrain…

« Entrepreneuriat vert » ne désigne donc pas un secteur qu’on peut cartographier une fois pour toutes. Dix ans de tentatives — comptables, prévisionnelles, sociologiques, systémiques — ont chacune éclairé un pan du sujet sans jamais l’épuiser. Et depuis une vallée pyrénéenne, la réponse la plus honnête tient moins dans un tableau que dans une liste d’innombrables initiatives, échappant à toute nomenclature.

Les deux lectures — celle de Bruxelles ou de Madrid, et celle d’ici — ne se contredisent pas. Elles ne parlent simplement pas encore tout à fait la même langue. Et c’est peut-être là, plus que dans n’importe quelle grille, que se joue vraiment la transition : dans la traduction.