Cavalcade d’Hélette : un village-pays*

par PILU

Un village réuni. C’est ce qui s’est ressenti très fort, dimanche 30 juillet, après la première représentation publique devant un millier de personnes. 20 ans après la dernière cavalcade, et faisant le constat de la distanciation des liens après la crise sanitaire, les Heletar ont su se retrouver. Une association est née, on a recruté dans chaque famille, et les talents du village ont été mobilisés.

Comme beaucoup de villages d’Iparralde, Hélette est traversé par moultes histoires, de familles, de vie de village, par des « petites histoires » comme par de grands événements qui marquent l’inconscient collectif et déborde du périmètre même du village… Des événements qui souvent ont créé des lignes de démarcations, sociales et politiques, et parfois des digues…

Mirentxu Mongabure (fille du célèbre bertsulari Jean-Pierre Mendiboure qui lui a transmis la passion de l’écriture) signe la dramaturgie de cette Cavalcade ainsi que la mise en scène. Elle réussit à associer, petites et grandes histoires du village, des guéguerres entre école privé et école publique, au souvenir de Popo (Jean-Louis Larre) et d’Uda (Maddi Herguy), figures d’Iparretarrak. Côté mise en scène, des scènes théâtrales sur un plateau – entre Deschiens et théâtre de boulevard, avec un super duo de kutzu et un Monsieur Loyal, Aitor, redoutable – se côtoient avec des incursions sur la place (façon théâtre de rue), et des bertsu… Mirentxu réussit à allier créativité et tradition, à dépoussiérer le genre des toberak et à nous faire beaucoup rire. Tout le monde en prend pour son grade… Autres talents du village mobilisés, pour la musique : Kamila Zubeldia et Antton Alkhat, qui participent à cette réinvention de la Cavalcade, avec un univers doux qui rappelle celui d’Unama…

Enfin, toutes les danses sont admirablement orchestrées par Laetitia Lartigue d’Hasparren. Il est tellement impressionnant qu’autant de villageois s’approprient en quelques mois ces danses traditionnelles et occupent l’espace de la place avec autant d’harmonie. Toutes les générations sont réunies, et pour qui connaît un peu le village, ce tourbillon de visages crée beaucoup d’émotions. Chacun.e a pris de l’âge en 20 ans… Les petits de l’école sont sur scène, leurs parents sont là, avec leurs cheveux grisonnants. Et les plus âgés sont mêmes honorés : Laetitia Lartigue remet en selle huit hommes de plus de 75 ans, 8 jaunak (chemise blanche et costume sombre) qui dansent dans une ronde du temps. Hommage vibrant à nos aînés et à la danse de toujours, qui rappelle la création de Mizel Theret  (Oroitzen naiz… Je me souviens) réunissant trois icônes de la danse basque  – Zabala, Nesprias et Oyhamburu –âgés de 76, 85 et 91 ans…

La cavalcade d’Hélette est un grand moment de catharsis collective, d’émotions et de rires, qui réunit la grande diversité d’un village (Heletar de toujours, nouveaux arrivants) et inclut les parcours plus ou moins cabossés de chacun.e (deuils, accidents…), au-delà des différences, pour vivre cette création ensemble et en basque. Et il est remarquable que ce soit par l’euskara que cette « ré-union » soit possible, comme si notre langue (dont la lutte pour sa transmission a également divisé au sein des communautés villageoises) apportait la preuve par dix que c’est elle qui créé cette unité. Euskara, Herrian, Plazan.

Cette Cavalcade montre combien une identité assumée peut produire du plaisir, de la transmission, de la créativité, de la générosité, et de l’ouverture. C’est une leçon de culture, alors que l’on continue à opposer, aujourd’hui encore, une « culture basque » (associée au passé, folklorisée) et une culture reconnue par les « canons institutionnels ».

Quand 1000 personnes se retrouvent, un jour de fête de Bayonne, à Hélette pour vivre cette expérience, en basque, et que 1700 autres le sont au même moment à Ordiarp autour de la pastorale… on ne peut pas être pessimiste sur notre avenir.

L’avenir nous réunira, si nous le voulons.

*TRIBUNE PARUE DANS L’HEBDOMADAIRE MEDIABASK DU 04 OCTOBRE 2023, ET SUR LE SITE INTERNET DU JOURNAL